Les leçons budgétaires de 1946 aux USAAuteur : Jason E. Taylor
Ivorian.Net-1/7/2010
Au cours des deux dernières annĂ©es, les nations du monde entier se sont engagĂ©es dans des politiques de relance jamais vues auparavant, Ă l’exception des pĂ©riodes de guerre. La Grèce, les États-Unis, l’Inde et le Royaume-Uni, entre autres, ont actuellement des dĂ©ficits publics supĂ©rieurs Ă 10% du PIB. Le dĂ©ficit moyen pour tous les pays de l’Organisation de coopĂ©ration et dĂ©veloppement Ă©conomiques (OCDE) est de 8,2% du PIB. C’est bien sĂ»r la rĂ©ponse « keynĂ©sienne » classique Ă un ralentissement Ă©conomique : lorsque la demande du secteur privĂ© faiblit, l’État doit combler le vide pour Ă©viter l’effondrement de l’économie.
Historiquement, l’idĂ©e selon laquelle des dĂ©ficits Ă©normes, tels que ceux que nous avons constatĂ©s au cours des deux dernières annĂ©es, pourraient contribuer Ă un retour de l’économie au plein emploi, s’inspire des expĂ©riences de la Grande DĂ©pression et de la Seconde Guerre mondiale. Les Ă©conomies seraient revenues au plein emploi seulement après que le dĂ©ploiement massif des dĂ©ficits de temps de guerre. Pour illustrer cela, il est rappelĂ© qu’aux États-Unis les dĂ©ficits se situaient entre 21% et 27% du PIB entre 1943 et 1945 (doublement du ratio dĂ©ficit/PIB connu aujourd’hui) et que le chĂ´mage avait diminuĂ©, passant de 14% en 1939 Ă environ 2% en temps de guerre.
Mais l’expĂ©rience Ă©conomique de la Seconde Guerre mondiale permet-elle vraiment de fournir des preuves en faveur de la politique budgĂ©taire keynĂ©sienne ? Dans un article publiĂ© de juin 2010 du Cato Policy Report, Richard Vedder de l’Ohio University et moi-mĂŞme soutenons que la vraie leçon Ă©conomique de l’Ă©poque rĂ©side dans l’expĂ©rience de 1946, annĂ©e durant laquelle la « relance » Ă©conomique de la pĂ©riode de guerre fĂ»t considĂ©rablement ralentie.
Les Ă©conomistes keynĂ©siens d’alors faisaient valoir que si l’État rĂ©duisait la taille de l’armĂ©e et cessait de produire des armements, le chĂ´mage augmenterait Ă nouveau Ă des niveaux de la Grande DĂ©pression. MalgrĂ© ces protestations, l’État renvoyât la plupart des soldats chez eux, annula des contrats de guerre et supprima les contrĂ´les Ă©conomiques de la pĂ©riode de guerre. S’ensuivirent des prĂ©visions d’apocalypse Ă©conomique. En Septembre 1945 les prĂ©visionnistes annonçaient que le taux de chĂ´mage des États-Unis remonterait Ă un niveau important entre 12% et … 35%.
MalgrĂ© ces mises en garde, la dĂ©pense publique passa de 84 milliards de dollars en 1945 Ă moins de $ 30 milliards en 1946, et Ă partir de 1947 les États-Unis connaissaient un excĂ©dent budgĂ©taire de près de 6% du PIB pour rembourser la dette qu’ils avaient accumulĂ©e au cours de la guerre. Cela a Ă©tĂ© la « Grande dĂ©-relance » : le redressement le plus rapide et le plus important de l’histoire d’un dĂ©ficit Ă un excĂ©dent. Et voici le meilleur : en dĂ©pit de prĂ©dictions contraires, le chĂ´mage est restĂ© en dessous de 4,5% entre 1945 et 1948.
Comment est-ce arrivĂ©? Les marchĂ©s du travail se sont ajustĂ©s rapidement et efficacement une fois qu’ils ont Ă©tĂ© finalement libĂ©rĂ©s. La plupart des Ă©conomistes reconnaissent aujourd’hui que l’intervention publique constante pendant les annĂ©es 1930, notamment sur les salaires, a prolongĂ© la durĂ©e et creusĂ© l’ampleur de la Grande DĂ©pression. Certes, la situation de l’emploi après-guerre a Ă©tĂ© facilitĂ©e quand des travailleurs, actifs en temps de guerre, se sont retirĂ©s volontairement du marchĂ© du travail et retournĂ©s Ă l’Ă©cole ou Ă leur rĂ´le de femmes au foyer d’avant-guerre. Mais les donnĂ©es montrent que, malgrĂ© la disparition de cette relance Ă©norme de l’État dans l’Ă©conomie, l’emploi civil a augmentĂ© de plus de 4 millions entre 1945 et 1947, Ă une Ă©poque oĂą les modèles keynĂ©siens prĂ©voyaient qu’il s’effondrerait.
L’ironie est qu’il y a seulement trois petites annĂ©es, la politique budgĂ©taire keynĂ©sienne Ă©tait considĂ©rĂ©e comme une impasse intellectuelle. L’histoire (via un ensemble considĂ©rable de recherches empiriques) a montrĂ© que les relances budgĂ©taires sont un cocktail largement inefficace pour une Ă©conomie en difficultĂ©. Si la leçon n’avait pas Ă©tĂ© complètement comprise au dĂ©but des annĂ©es 1990, l’expĂ©rience du Japon au cours de sa « dĂ©cennie perdue », oĂą des dĂ©ficits importants et une intervention publique massive ont menĂ© Ă la stagnation, semblait clouer le cercueil du keynĂ©sianisme. Sa pierre tombale a mĂŞme Ă©tĂ© gravĂ©e par le secrĂ©taire du TrĂ©sor de Bill Clinton, Robert Rubin, qui affirmait que ce sont les excĂ©dents budgĂ©taires, et non pas les dĂ©ficits, qui relancent l’Ă©conomie en maintenant des taux d’intĂ©rĂŞt bas.
Les Ă©conomistes ont longtemps affirmĂ© que la politique budgĂ©taire keynĂ©sienne est inefficace pour la crĂ©ation d’emplois ou pour dynamiser le PIB, car les dĂ©penses publiques financĂ©es par dĂ©ficit budgĂ©taire ont un « effet d’éviction » sur les dĂ©penses du secteur privĂ©, en absorbant des ressources qui auraient autrement Ă©tĂ© disponibles. Comme disent les anglo-saxons, il n’y a tout simplement pas de « repas gratuit ». Bien sĂ»r l’idĂ©e est aussi que l’évanouissement de l’ombre budgĂ©taire de l’État ne signifie pas nĂ©cessairement des pertes d’emplois ou une baisse du PIB.
A l’heure des mesures d’austĂ©ritĂ© de rĂ©duction du dĂ©ficit mises en Ĺ“uvre Ă travers l’Europe - et au moins en discussion aux États-Unis - les leçons de 1946 fournissent un certain degrĂ© d’optimisme.
Jason E. Taylor est professeur d’Ă©conomie Ă la central Michigan University, prĂ©sident de l’Economic and Business Historical Society et co-auteur de l’Ă©tude : “Stimulus by Spending Cuts: Lessons from 1946″, Cato Policy Report (Juin 2010).
Publié en collaboration avec UnMondeLibre.org
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