Le virage protectionniste algérien
Ivorian.Net-25/11/2009
Motivé par un désir d’accompagner les entreprises locales et d’alléger la très lourde facture des importations, le gouvernement algérien a entrepris dernièrement une série de réformes et de réglementations, alors que son économie vient de se voir déclasser de deux places par le rapport Doing Business, passant ainsi à la 136e position sur 183. Elle n’occupe, d’ailleurs que la 89e place sur 133 économies dans le Global Competitiveness Report, publié par le Forum Economique Mondial. Ces réformes vont-elles améliorer la situation des entreprises algériennes qui ont de plus en plus de mal à faire face à la concurrence des entreprises étrangères, d’un côté et à un marché informel grandissant de l’autre ?
Entreprendre en Algérie : un vrai défi
Même si les indicateurs cités ci-dessus sont loin d’être parfaits, les problèmes sont bel et bien réels. En témoigne l’état du tissu économique algérien dressé de manière unanime par les chefs d’entreprises algériennes réunis au cours d’un forum à Alger en septembre dernier et qui vient confirmer la tendance de ces indicateurs.
Ainsi, à côté des difficultés de financement, résultant notamment d’un système bancaire archaïque et déphasé, les opérateurs sont contraints d’évoluer dans un environnement bureaucratique étouffant et inefficace qui, couplé aux phénomènes de corruption gangrenant toutes les sphères de la société algérienne, empêchent tout développement des entreprises. L’Algérie vient d’ailleurs d’être aussi classée de la 92 à la 111ème place sur 180 pays dans le tout nouveau rapport Transparency International, publiant l’indice de perception de la corruption.
Il est clair que dans de telles conditions les entreprises auront du mal, non seulement à rivaliser avec les entreprises étrangères, mais également à faire face à des marchés informels grandissants résultant directement de réglementations irrationnelles qui forment de vraies barrières à l’activité formelle. Cette informalité forcée freine le développement économique et empêche ainsi de s’armer contre la concurrence étrangère : les entreprises ne peuvent se développer dans l’informel.
Diagnostics erronés, solutions dangereuses :
Justifiant sa décision par un souhait d’augmenter la participation des entreprises locales dans l’économie et réduire la facture des importations, le gouvernement algérien a cru bon de répondre avec une nouvelle vague de « réformes » et de réglementations.
Mais en regardant de plus près la loi de finance complémentaire de 2009, on peut facilement qualifier ces nouvelles dispositions de suicidaires, car loin de stimuler les acteurs locaux et d’attirer de nouveaux partenaires, elles ne feront que décourager voir tuer toute nouvelle initiative.
En effet, tous les investissements Ă©trangers Ă venir doivent ĂŞtre effectuĂ©s en association avec un actionnariat algĂ©rien dont la part s’élèverait Ă 51%. Sachant que les entreprises locales ont des difficultĂ©s Ă se financer, cette règle va sans doute, Ă©touffer de nombreux partenariats dans l’œuf. Il est Ă©galement Ă©tabli dans cette mesure que tout projet d’investissement direct Ă©tranger doit d’abord ĂŞtre approuvĂ© par le Conseil national de l’investissement, rajoutant ainsi une couche de bureaucratie. Comme les structures pour traiter tous les dossiers manquent, cela renforcera seulement la corruption. De plus, l’augmentation de capitaux par le biais de partenariats doit dĂ©couler d’une dĂ©cision des services nationaux.
C’est par ailleurs une mesure d’ingĂ©rence dans les affaires privĂ©es des entreprises, car seules elles ont la capacitĂ© de savoir quels seront leurs meilleurs partenaires. Les entreprises Ă©trangères, notamment les sociĂ©tĂ©s d’importations, doivent avoir un minimum de 30% de participations locales dans leur capital. Enfin, les paiements des importations doivent ĂŞtre garantis par une lettre de crĂ©dit. Ce qui aura pour effet d’augmenter les coĂ»ts de transaction avec l’étranger dĂ©jĂ très Ă©levĂ©s. Ainsi, il devient clair qu’au lieu de libĂ©rer l’initiative Ă©conomique, le gouvernement algĂ©rien est en train de la restreindre en bureaucratisant la dĂ©cision d’investir.
Vouloir limiter la participation étrangère dans l’économie nationale en pensant que les acteurs locaux prendront le relais alors que la facilité à faire des affaires n’est pas permise, n’est pas une solution durable, ni pour les entreprises locales, ni pour les consommateurs. Ce type de mesures a déjà montré ses limites par le passé. Notamment, entre 2000 et 2005 quand les autorités algériennes ont voulu résoudre le problème de la dépendance aux importations des médicaments, en interdisant tout simplement l’importation des médicaments déjà produits localement. Malgré ces mesures, la facture des importations n’a cessé d’augmenter. L’inefficacité de telles mesures a poussé le gouvernement algérien à faire marche arrière en 2005.
Ces mesures auront aussi pour effet pervers de décourager des investissements étrangers. Ceux-ci seront moins enclins à investir dans un pays où les règles du jeu sont modifiées de façon arbitraire selon une logique politique et bureaucratique. Ce retour à un nationalisme économique empêchera la remise à niveau de l’appareil productif et la diversification des investissements en Algérie, ce qui accroîtra la dépendance de cette dernière à son pétrole et à son gaz et l’enfermera durablement dans la malédiction des ressources naturelles.
Vouloir remĂ©dier Ă la situation actuelle est lĂ©gitime, mais il ne faut pas se tromper de cible. Au lieu de choisir des solutions court-termiste, en se tournant vers la rĂ©glementation et le protectionnisme, il faut s’attaquer aux vrais problèmes, ouvrir le chemin aux entreprises locales en assainissant l’environnement dans lequel elles Ă©voluent et en rĂ©duisant le nombre de problèmes crĂ©es artificiellement, auxquels elles font face. Brandir l’argument de souverainetĂ© nationale est populiste et ne peut qu’aggraver la situation et compromettre tout dĂ©veloppement pĂ©renne de l’AlgĂ©rie.
Youcef Maouchi est analyste sur www.UnMondeLibre.org.
Publié en collaboration avec UnMondeLibre.org
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